Affichage des articles dont le libellé est Europe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Europe. Afficher tous les articles

Ratifiez ... ratifiez !


Tous les arguments sont bons !


Lorsque Daniel Cohn Bendit affirme que le référendum n'est pas l'instrument adéquat pour la ratification des traités européens, on ne trouve personne pour s'en indigner, pour cynique que soit l'affirmation. Cohn Bendit nous a habitués à toutes les extravagances et à toutes les incongruités. Après tout, n'est-il pas devenu le Père Ubu de notre temps ? L'on dira donc que mieux vaut en rire.

Mais quand on entend l'argument repris, dans les mêmes termes, par un journaliste dit "sérieux" sur une radio publique nationale, on est moins enclin à rire ! En effet, ce lundi 30 juin, Quentin Dickinson a déclaré, sur France Inter, dans l'émission Inter-activ', entre 8 h 45 et 9 h, que peu importe le mode de ratification et que, pourvu que le choix existe, la ratification parlementaire est tout aussi démocratique que la ratification référendaire, et même la mieux adaptée pour des questions aussi "compliquées", il se range au côté de Cohn-Bendit.

Or, Quentin Dickinson est Directeur des affaires européennes à Radio- France. C'est, en un certain sens, comme on aurait dit dans les débuts de la Cinquième République, la "voix de la France". A cet éminent spécialiste des affaires européennes qui s'indigne que l'on puisse remette en cause la légitimité de la voix parlementaire pour la ratification du Traité de Lisbonne, il semble donc nécessaire de rappeler certaines vérités de bon sens.

Quelle différence entre la voix parlementaire et la voix référendaire, Monsieur Dickinson ? La même différence qu'entre un oui et un non : rien que cela ! En effet, tous les peuples qui ont, jusqu'à présent, ratifié le Traité de Lisbonne, l'ont fait par la voie parlementaire, aucun ne l'a fait lorsqu'on lui a donné la parole. Comment expliquer cette différence entre l'expression directe des peuple et celle de leurs représentants, et quelle leçon en tirer pour la démocratie ? Lorsque Nicolas Sarkozy et Angela Merkel s'entendent pour mener le ratification à son terme malgré le non irlandais, il est entendu que, pour eux, une telle opération n'est possible que parce qu'aucun autre peuple ne sera plus consulté par référendum. C.Q.F.D.!

Où allez-vous, Monsieur Dickinson, lorsque vous brandissez l'argument de l'antiparlementarisme ? Voulez-vous dire que ce n'est pas la voix du peuple, mais celle de ses représentants, qui doit être considérée comme la "vox dei" ? Ou prétendez-vous qu'il y ait une harmonie préétablie entre la voix du peuple et celle de ses représentants ? Difficile à soutenir ! Ou que lorsque, manifestement, il y a désaccord, il faut trancher contre le peuple, et en faveur de ses représentants ? Curieuse idée de la démocratie !

Quant à l'argument de la "complexité", que suggère-t-il, sinon que les peuples sont ignorants ou débiles, et qu'ils doivent s'en remettre, pour les questions qui les concernent, à d'éminents spécialistes ? Vous avez certes le droit de le penser, mais vous ne pouvez ignorer que ce que vous prônez alors, ce n'est pas la démocratie, mais ce qu'on appelle la technocratie. Si c'est là le régime qui a vos faveurs, dites-le, Monsieur Dickinson, ne vous prétendez pas démocrate.

Sachez qu'au Parti Ouvrier Indépendant, nous sommes démocrates, et que la plupart des Français le sont aussi. Et si cela ne suffit pas, si vous avez absolument besoin d'une autre autorité que celle du peuple, je m'appuierai sur un auteur éminent :

"Mais peut-être aussi que cette objection [la complexité ou la technicité (1)] n'est pas très juste, à moins qu'on ne suppose une multitude par trop abrutie. Car chacun des individus qui la composent sera sans doute moins bon juge que ceux qui savent ; mais, réunis tous ensemble, ils jugeront mieux, ou du moins aussi bien. Ensuite, il y a des choses dont celui qui les fait n'est ni le seul ni le meilleur juge ; ce sont tous les ouvrages que ceux mêmes qui ne possèdent pas l'art peuvent connaître : pour une maison, ce n'est pas seulement à celui qui l'a bâtie qu'il appartient de la connaître ; celui qui s'en sert en jugera aussi et mieux ; et celui-là, c'est celui qui tient la maison. Le pilote, de même, jugera mieux d'un gouvernail que le charpentier ; un festin, c'est le convive qui en juge et non le cuisinier. C'est ainsi qu'on pourrait résoudre d'une manière satisfaisante l'objection proposée.»

Voilà pourquoi nous ne saurions consentir à habiter cette Europe que vous prétendez bâtir pour nous, et que nous ne saurions accepter que, sur cette matière, on nous ôte le droit à la parole !

Mais j'oubliais d'indiquer l'auteur de cette citation, qui s'est penché sur la question bien longtemps avant vous, Monsieur Dickinson : il s'agit d'Aristote.

(1) Ajouté par nous.




Mort du PS ou mort du socialisme ?

Le PS est-il mort ?


On peut être surpris, pour ne pas dire choqué, qu'un militant socialiste, ou prétendu tel, se réjouisse de la mort du PS, dont la nouvelle déclaration de principes dresserait le constat. "Le Parti socialiste vient d'adopter un projet de "déclaration de principes" (...) qui signe la mort du PS tel qu'il s'est construit à Epinay en 1971. En quoi y a-t-il lieu de s'en réjouir, et est-ce seulement le PS d'Epinay qui vient de décéder ? Les arguments invoqués ne manquent pas de piquant :

Le nouveau parti socialiste, que vient d'accoucher la nouvelle déclaration de principes, à la différence de ceux qui l'ont précédé, serait "démocratique" , et il faut comprendre dans "ceux qui l'ont précédé", non seulement celui de 1971, mais aussi celui de 1905, celui de Jaurès ! Quelle nouvelle ! le socialisme aurait enfin, en ce début de XXIe siècle, rencontré la démocratie, alors qu'il se serait jusqu'alors présenté sous le masque odieux du totalitarisme ! Ce masque, on l'aura bien compris, est celui du "communisme". Un nouveau parti socialiste serait né, en se débarrassant enfin de ce qui lui restait se ses vieilles hardes communistes : notre ci-devant socialiste, parlant du défunt parti socialiste, se borne, en guise d'oraison funèbre, à se pincer le nez pour se préserver des miasmes qui s'en dégagent encore :

"Et si le parti d'Epinay est mort, son cadavre bouge encore à Saint-Quentin ! Justement, saisissons-nous de cette "déclaration de principes", faisons-en un texte de combat qui liquidera définitivement les derniers miasmes."

Je ne donnerai pas le nom de l'auteur de cette citation. J'espère qu'il ne s'en formalisera pas : je pense ainsi lui rendre service. Disons seulement que le combat auquel la "déclaration de principes" est censée fournir un point d'appui a tout l'air d'un vulgaire règlement de comptes. Je m'efforcerai donc de prendre un peu de hauteur pour échapper à de tels relents !

Au delà donc des attaques personnelles, je remarquerai qu'il aura fallu plus d'un siècle au "vrai" parti socialiste pour se dégager de sa gangue totalitaire : à ce rythme, nous risquons d'attendre longtemps les effets de cette métamorphose. La "déclaration de principes" aurait tout d'un nouveau millénium !

Selon le ci-devant "socialiste", la "déclaration de principes" serait marquée autant par ses renoncements (ou ses reniements ?) que par ses consentements (ou ses conversions ?).
A quoi le "nouveau parti socialiste" aurait-il dû renoncer pour se mettre à la page ?

  1. d'abord à ses "espérances révolutionnaires" dont il n'avait pas su "faire le deuil" dans la précédente déclaration.

  2. ensuite à son ancrage dans le mouvement ouvrier, cette référence étant même absente de la déclaration :
    "Le PS n'est plus défini comme un "parti ouvrier" mais comme un "parti populaire"

  3. à la rupture avec le capitalisme "pierre angulaire du parti créé à Epinay"
A quoi les "anciens socialistes" ont-ils dû consentir pour devenir de "nouveaux socialistes" ?
  1. d'abord à l'économie de marché, étant entendu que ce consentement n'est pas une morne acceptation de la nécessité reconnue, mais un ralliement actif, une adhésion fervente :
    "L'économie de marché est enfin reconnue, les socialistes affirment, c'est une première, qu'ils en sont partisans "

  2. ce ralliement implique une reconnaissance du capitalisme, de son caractère indépassable.

    Le "socialisme" lui-même ne peut plus être conçu comme une alternative au capitalisme, mais comme une variante à l'intérieur du capitalisme ; c'est, si l'on veut, le capitalisme livré avec quelques règles en option.

    Alors que les "anciens socialistes" estimaient qu'une société nouvelle ne pourrait advenir qu'après que le capitalisme eut succombé à ses contradictions, les "nouveaux socialistes" pensent qu'il se réalisera par "le dépassement des contradictions du capitalisme (sic !)" : ce sont les adeptes d'un "capitalisme dépassé". Aurait-on jamais imaginé qu'on pût un jour définir le socialisme de cette manière ?
    "Le capitalisme, comme tel, n'est pas nié".

  3. Puisqu'il n'est plus révolutionnaire, puisqu'il n'est plus ouvrier, puisqu'il est favorable à l'économie de marché et reconnaît les vertus du capitalisme, comment va-t-il encore se prévaloir de la gauche , et qu'est-ce qui va encore le distinguer des partis de droite ?

    "Il est réformiste" Voilà la réponse !

    Mais quelles sont donc ces réformes qui, s'inscrivant dans le cadre du capitalisme et de l'économie de marché, ne peuvent plus avoir pour perspective l'amélioration de la condition ouvrière ?

  4. On ne pourra répondre à la question qu'en prenant en compte l'adhésion enthousiaste du "nouveau parti socialiste" à l'Europe :

    "Le Parti socialiste est un parti européen qui agit dans l'Union européenne qu'il a non seulement voulue, mais en partie, conçue et fondée. Il revendique le choix historique de l'Union européenne et de la construction d'une Europe politique". C'est l'article 17 de la déclaration.

    Mais le ci-devant "militant socialiste" de Saint-Quentin enfonce le clou : "L'alternative d'une autre Europe est rejetée".

    Autrement dit, les Mélanchon, Fabius et consorts, tous les "nonistes" du PS peuvent aller se rhabiller ! Le "nouveau parti socialiste" (je ne parle pas ici du NPS, on l'aura bien compris) exige une adhésion sans réserve, une allégeance totale à l'Union européenne.
    Il y a là une certaine cohérence, puisque c'est cette Europe-là qui exige un ralliement au capitalisme et à l'économie de marché soumise au principe de la concurrence libre et non faussée.

    Qu'en est-il alors des réformes ? Les seules permises seront celles qui ne remettront rien en cause de tout ce qui précède (le capitalisme, l'économie de marché, la concurrence libre et non faussée, l'Union européenne, bref l'Europe libérale, succursale de l'impérialisme américain). Mais ce seront aussi celles qui aligneront la France sur cette Europe-là, en dévastant tous les acquis de la classe ouvrière, tous les droits arrachés par des décennies de luttes et que la classe dominante entend à présent reprendre. Le "nouveau parti socialiste", par la voix du ci-devant "militant socialiste" fait ses offres de service. C'est son droit, mais je ne vois pas en quoi il pourrait encore se prétendre, si peu que ce soit, "socialiste" !

  5. Enfin, lorsqu'il dit que "que le PS assume et défend les grandes conquêtes sociales des gouvernements de gauche qui se sont succédé", c'est du bout des lèvres qu'il suggère qu'il y a d'autres conquêtes sociales que celles-là, et il se garde bien d'évoquer celles qui ont été arrachées par la luttes des classes, mais il ferait encore bien de se demander pourquoi certains "camarades se montrent très critiques envers ce que le pouvoir socialiste a pu faire dans ses dernières années"... Ne serait-ce pas à chaque fois qu'il a fait une politique de droite, ou qu'il s'est rallié à cette politique, a fortiori lorsqu'il a surenchéri sur cette politique, et les exemples ne manquent pas, qu'il s'est attiré ces critiques ? Rien d'étonnant si le ci-devant va plus loin encore en se ralliant totalement à l'idéologie de droite, à ce qu'il appelle la "real politik".

  6. Quant à l'écologie, elle serait, en tant que "courant de pensée issu de mai 68, intégrée au corpus idéologique" du parti socialiste né de la nouvelle déclaration de principes.
    L'idée comme sa formulation sont d'un comique qui serait irrésistible s'il n'était pas aussi désolant. Je rappellerai seulement à notre ci-devant militant socialiste de Saint-Quentin qu'à Saint-Quentin, précisément, les Verts n'avaient nullement souscrit audit "corpus idéologique", mais s'étaient au contraire alliés à la liste prétendument "contre nature" qui alliait tous les courants issus du mouvement ouvrier, ce que notre ci-devant socialiste n'a manifestement pas encore digéré.
Au terme de cet examen, nous sommes dans l'obligation de conclure que ce n'est pas seulement le PS qui est mort, mais le socialisme lui-même, si c'est ce "nouveau parti socialiste", tel qu'il vient de nous être présenté par le ci-devant militant socialiste de Saint-Quentin, qui doit l'incarner. A moins bien sûr que le ci-devant se soit mépris sur les conséquences de la déclaration de principes dont il vient de nous délivrer le sens, ou encore qu'il y ait dans le PS des forces capables de contrer les orientations de cette déclaration, ou enfin que le socialisme puisse être incarné par d'autres partis ou organisations de gauche que par le parti socialiste.

Pour répondre à ces questions, on ne pourra pas faire l'économie d'une lecture attentive et d'une analyse précise du texte de la "Nouvelle déclaration de Principes" du Parti socialiste.

Le préambule rappelle les racines du parti socialiste, en particulier "la tradition de l'humanisme et la philosophie des lumières", ce que personne ne saurait condamner (sinon peut-être les pires représentants de l'obscurantisme idéologique, du fanatisme religieux ou de la réaction politique, qui sont généralement les mêmes).
La suite du préambule nous réserve une petite surprise par rapport au compte rendu qu'en a fait le ci-devant militant socialiste, en se référant très explicitement au mouvement ouvrier. Il revendique encore l'héritage de la commune, des grandes conquêtes sociales du front populaire, de la libération, etc., en précisant bien que ces ambitions exprimées par ces mouvements, ainsi que par les grands combats politiques et intellectuels pour la liberté de l'homme, "sont plus que jamais d'actualité". L'enracinement du socialisme dans le mouvement ouvrier et dans les luttes sociales n'est donc, ni récusé, ni passé à la trappe. Il n'est pas davantage renvoyé à un passé révolu , mais considéré comme toujours actuel.

Le préambule se conclut par quelques généralités sur la dignité de l'Homme et l'accomplissement humain qui, certes, ne donnent pas les éléments pour trancher entre les perspectives réformistes et les "espérances révolutionnaires", mais qui n'en affirment pas moins une volonté de changement et de progrès. Certes, la tonalité de ce passage est plus kantienne que marxiste (le ci-devant devrait saisir cette distinction), ce qui d'ailleurs n'est pas un problème, mais en tout cas, on est bien loin de la "real politik" à laquelle le PS se serait rallié, selon lui.

L'ART. I confirme tout à fait cette perspective : "Etre socialiste, c'est ne pas se satisfaire du monde tel qu'il est". Les réformistes et les révolutionnaires ont en commun de ne pas se satisfaire du monde tel qu'il est et s'accordent sur la nécessité de le changer ; ils ne diffèrent que sur les moyens du changement. Et ce que l'on peut encore noter, c'est l'attachement réaffirmé du socialisme aux valeurs de justice et d'égalité : on dira à juste titre que c'est bien le moins.

L'ART. II est essentiellement consacré à l'affirmation de l'indissociabilité de l'égalité et de la liberté. Sur ce point, le ci-devant militant socialiste a raison, mais qui, sinon lui peut-être, a jamais pensé le contraire ?

Rousseau, déjà, avait refusé de choisir entre la liberté et l'égalité, montrant suffisamment que l'une ne va pas sans l'autre. Qui donc a pu remettre cela en cause ? Ce n'est pas le parti socialiste de 1905, ce n'est pas non plus plus le PS d'Epinay.

Paradoxalement, il faut aller chercher le principe de cette dissociation chez les "libéraux", chez Tocqueville notamment. Tocqueville se demande si l'amour pour l'égalité ne détruit pas la liberté. Les peuples démocratiques, dit Tocqueville, "ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent dans l'esclavage" (De la démocratie en Amérique). Il n'est pas si étonnant que les "libéraux", posant cette alternative, sacrifient l'égalité à la liberté, plutôt que l'inverse. La liberté qui leur importe, en effet, est la liberté économique ; c'est celle de la concurrence "non faussée" ; c'est celle d'une société où l'État est mis hors d'état. Une telle liberté, qui est celle du loup dans la bergerie, exclut bien entendu l'égalité.

Sarkozy, le Medef, sont, on le sait, les chantres du libéralisme ; la commission européenne, l'OCDE, la banque mondiale, la BCE ; le FMI sont les institutions du libéralisme. Pour les uns comme pour les autres, la seule liberté qui vaille, c'est celle des marchés ; c'est la libre circulation des capitaux, l'absence d'entraves aux fonds spéculatifs. Et c'est à cette économie de marché que les socialistes se sont ralliés ? C'est de cette économie qu'ils sont partisans ? De toute évidence, c'est à une liberté frelatée qu'ils acceptent de sacrifier l'égalité, car l'égalité n'est pas compatible avec cette liberté-là.

Liberté et égalité sont indissociables, c'est vrai, mais à la condition de ne pas s'imaginer qu'elles pourraient se réaliser dans une économie de marché, qui les rend incompatibles.

Il y a là une alternative :
  • ou l'on veut réaliser ensemble la liberté et l'égalité, et il faut récuser l'économie de marché qui les sépare et les oppose.

  • ou l'on est partisan de l'économie de marché et l'on restreint la liberté à la liberté des échanges et de la concurrence, cette fameuse "liberté d'entreprendre", qui est aussi celle de licencier et de délocaliser, et pour cela, on renonce à l'égalité. Les sociétés dites libérales ne sont pas, comme le suggérait le ci-devant militant socialiste, des sociétés démocratiques, ce sont des sociétés dans lesquelles les inégalités ne cessent de croître ; ce sont les sociétés les plus inégalitaires qui soient.
Un dernier mot sur ce sujet, car il est essentiel et permet de situer le lieu de la mystification : la démocratie en Amérique, pour laquelle Tocqueville craignait, au XIXe siècle, que la passion de l'égalité tue la liberté est devenue le modèle du libéralisme. Bien sûr, on nous opposera cet argument classique selon lequel les régimes communistes qui ont mis au premier rang l'égalité ont sacrifié la liberté, au point de devenir des régimes totalitaires. C'est cette idée qui était présupposée par notre ci-devant militant socialiste lorsqu'il prétendait qu'en acceptant l'économie de marché, la déclaration de principes promouvait un socialisme enfin démocratique, libéré du communisme. C'est à la fois une illusion et une duperie : il est facile de répondre que ces régimes "communistes", dont il agite le spectre, en supprimant la liberté, n'ont pas pour autant établi l'égalité et, qu'en tout état de cause, lorsqu'ils ont supprimé les libertés, ce n'était pas pour établir l'égalité. Mais ce n'est pas dans ces régimes-là que nous plaçons l'idée du socialisme.

De même, lorsque les régimes dits libéraux, en réalité les régimes capitalistes, produisent des inégalités toujours croissantes, ce n'est pas en faveur de la liberté, ni a fortiori pour l'établir. C'est Rousseau qui avait raison : la liberté et l'égalité ne peuvent se diviser, pas plus que la justice et l'utilité , pas plus que le droit et l'intérêt. Mais il y a fort à parier que cette référence à Rousseau fera sourire nos prétendus socialistes pour qui "l'égalitarisme", qu'ils prêtent à Rousseau, et à quelques autres "rêveurs révolutionnaires", est haïssable.

Voilà bien ce qui rend l'article 2 de la déclaration de principes suspect et, par suite, vu son importance, la déclaration tout entière, qui apparaît alors comme une énorme pétition de principe !

L'article III développe quelques généralités sur le "développement durable", quelques naïvetés sur les ressources menacées de notre belle planète bleue, sur l'environnement et l'ecosystème, pour se ménager les faveurs des écologistes, sans nul doute. Les écologistes, comme les Verts de Saint-Quentin, comprendront vite que ce n'est pas auprès de ces prétendus socialistes reconvertis aux valeurs de l'économie de marché et de la libre entreprise qu'ils pourront trouver une véritable écoute à leurs attentes.

On peut difficilement faire plus consensuel que l'article IV !
  • "Le progrès, synonyme d'amélioration de la vie humaine, est une valeur fondamentale pour les socialistes". Il y aurait bien des choses à dire sur l'idée de progrès et sur la téléologie de l'histoire qui lui est associée, mais enfin, je ne vois guère d'ennemis déclarés du "progrès" sur l'échiquier politique.

  • "Ils pensent que l'exercice de la raison doit être accessible à tous, acceptable par tous, applicable à tout. Ils promeuvent la connaissance, l'éducation, la recherche, la culture."
    Bien ! Bravo ! Mais que l'on nous dise pourquoi, à chaque fois que les socialistes accèdent au pouvoir, ils s'évertuent à détruire l'école, tout autant, et exactement dans la même ligne que leurs petits camarades de droite.
    Que l'on nous explique, pour faire court, pourquoi Claude Allègre (et pourquoi Ségolène Royal, lorsque celle-ci était ministre déléguée à l'Enseignement scolaire, auprès de Claude Allègre).
Même chose pour l'article V, non seulement consensuel en diable, mais encore fourre-tout, où l'on met dans le même sac "démocratie représentative", pour faire plaisir aux uns, "démocratie sociale" pour faire plaisir aux autres, "démocratie participative" pour faire plaisir à la troisième ! Mais nulle part il n'est question des institutions antidémocratiques de la Ve République, ni de la manière dont Nicolas Sarkozy a extorqué la ratification du traité de Lisbonne.

Je ne vais pas, bien entendu, passer en revue les 21 articles de cette déclaration. Ce serait très fastidieux, et je laisse à chacun le soin d'en faire la lecture et de les interpréter. Je me bornerai à quelques remarques sur l'esprit de cette déclaration.

Le document a été adopté par consensus au cours de plusieurs réunions regroupant toutes les sensibilités du parti. La "déclaration de principes" sera soumise au débat et au vote des militants pour adoption à la Convention du PS du 14 juin. Il s'agit de la première phase de la préparation du Congrès (7 au 9 novembre).

On attend avec curiosité ce débat et ce vote car, pour être un texte de "consensus" et pour rallier toutes les sensibilités du parti, la déclaration devait être, pour paraphraser Gide "une auberge ouverte au carrefour où tout ce qui voulait entrer entrait", au préjudice, bien sûr, de toute cohérence.

Qu'on en juge :
  • Le parti socialiste est un parti internationaliste (ART. 18), européen (ART. 17), décentralisateur (Art. 14) ... qui dit mieux ?

  • Le parti socialiste est un parti républicain (ART. 11), démocratique (ART. 20), laïque (Art. 12) mais qui prend en compte (?) les diversités culturelles et religieuses, réformiste (Art. 13), mais qui porte un projet de transformation radicale, qui "prend en compte" (bis) l'idéal, mais aussi les réalités de l'histoire.
    Réforme ou révolution ; idéalisme ou "real politik", rien n'est tranché !

  • Le parti socialiste est un parti populaire (Art. 19), qui concilie l'économie de marché, la démocratie et la cohésion sociale (Art.8).

    Approchez, Mesdames et Messieurs, tous les lots sont gagnants : il y en aura pour tout le monde.
Je laisse à chacun le soin de démêler ce qui est de l'ordre du paradoxe, de la contradiction ou de l'oxymore, du sycrétisme, de l'éclectisme ou du mélange des genres : c'est là affaire de logicien ou de grammairien. Je me contenterai de remarquer que les rédacteurs de ce texte ne craignent pas le grand écart, quitte à faire le plus grand tort aux attributs ... du socialisme !

Pourquoi veulent-ils à nouveau tuer Jaurès ?

Cette déclaration de principes, présentée par le ci-devant militant de Saint-Quentin comme la mort du PS signifie, à l'évidence, et selon l'interprétation qu'il en fait, la mort du parti de Jaurès.
On rappellera que, après des premiers mouvements d’unification de la gauche française en 1901, le Parti socialiste français et le Parti socialiste de France s'étaient unis pour former la Section Française de l’Internationale ouvrière SFIO.) Ce regroupement, opéré en 1905, lors du congrès du Globe, permet aux marxistes représentés par Jules Guesde et aux réformistes tel que Jean Jaurès de faire front commun.
Ce rappel permet de donner tout son sens à l'opposition factice faite par le ci-devant entre parti réformiste et parti révolutionnaire, et de voir à quel point il fait un contresens historique flagrant. Le "parti socialiste est un parti réformiste", dit la déclaration d'intentions. Rien de neuf sous le soleil, il l'est depuis sa fondation, il l'est depuis 1905 ! Cela ne l'empêchait nullement de nourrir des "espérances révolutionnaires", et de s'allier avec un parti marxiste, par essence révolutionnaire. Cette première union de la gauche dans un même parti, l'un réformiste, l'autre révolutionnaire, n'a pas alors été déclarée "contre-nature". Que ce soit avant le congrès de Tours (1920) qui a donné naissance au parti communiste, ou après, les victoires de la gauche (bloc des gauches, cartel des gauches, Front populaire, élection de François Mitterrand) n'ont pu se réaliser que par l'unité de la gauche. Affirmer, comme le ci-devant militant socialiste de Saint-Quentin, que :

- "L'ancienne "déclaration de principes" évoquait les "espérances révolutionnaires", dont nous n'avions pas su faire le deuil. Maintenant c'est fait. Les mots révolution ou révolutionnaire ont disparu, il est affirmé que "le Parti socialiste est un parti réformiste" (article 13). Point",

- "Dans le préambule, il est fait référence au "socialisme démocratique", ce qui prouve qu'un autre socialisme ne l'est pas: on a compris de quoi il s'agissait, du communisme, dont le fond n'est pas "démocratique"

c'est tuer une nouvelle fois Jaurès. C'est tuer le socialisme !

Pourquoi vouloir à nouveau tuer Jaurès ? Pour la même raison que Claude Allègre voulait en finir avec Jules Ferry. Le ci-devant socialiste de Saint-Quentin n'est, en vérité, pas plus socialiste que ne l'est Claude Allègre, qui ne cesse aujourd'hui de frapper à la porte du pouvoir sarkoziste, pas plus socialiste que Dominique Strauss-Kahn, président de l'une des institutions phare du capitalisme, pas plus que Lionel Jospin lorsqu'il déclarait que "son programme n'était pas socialiste, pas plus que Ségolène Royal, qui instrumentalise le parti pour parvenir au pouvoir. Bref, tous ces gens-là ont trouvé plus habile, pour satisfaire leurs ambitions, de vider le parti socialiste de tout ce qui fait encore de lui un parti de gauche que de le quitter.

Faire en sorte que le parti socialiste reste un parti de gauche, ou le redevienne, c'est contraindre ces gens-là à rejoindre leur lieu naturel, qui est la droite.

Que faire ?

On peut faire de la nouvelle déclaration de principes du parti socialiste la lecture qu'en a faite le ci-devant militant socialiste de Saint-Quentin. On peut aussi en faire une autre lecture ; c'est l'intérêt des auberges espagnoles : on y touve ce qu'on y apporte. Nul doute que ce texte, consensuel jusqu'à la caricature, ne pourra être maintenu en l'état. Cela annonce de belles bagarres, des conflits explosifs. Le parti socialiste y survivra-t-il ou éclatera-t-il en courants ennemis, comme l'a fait le centre ? Assistera-t-on à des "recompositions" inédites et pittoresques ?

Je ne jouerai pas les prophètes, mais nous sommes particulièrement bien placés, à Saint-Quentin, pour savoir qu'il existe au PS des hommes et des femmes véritablement attachés au socialisme. Ce sont ceux que le ci-devant socialiste ne peut souffrir et qu'il craint, pour lesquels il n'a dans la bouche qu'injures et imprécations. Ce sont ceux qui lui ont infligé une cuisante défaite lors des élections municipales "un carton rouge", dit le journal régional "L'Union". Ce sont ceux-là qui incarnent la gauche pour les Saint-Quentinois, parce qu'ils n'ont pas eu peur de constituer une "Liste d'unité de toute la gauche".

Que ces socialistes-là soient assurés que le comité pour un parti ouvrier indépendant de Saint-Quentin leur apportera son soutien dans le combat qu'ils auront à mener contre tous ces prétendus socialistes ralliés au capitalisme, partisans d'une économie de marché, fût-elle régulée par les pouvoirs publics et les partenaires sociaux, et résignés à jouer les valets de la classe dominante, sous prétexte de réalisme politique.

De plus, si le parti socialiste à venir devait être colonisé par ces gens-là, ce n'est pas pour pour autant qu'il faudrait en conclure à la mort du socialisme. D'autres partis, d'autres formations qui l'incarnent déjà, ne renonceront pas à le faire vivre.

Dans une telle perspective, tous les hommes et toutes les femmes attachés au socialisme sont cordialement invités à participer à la fondation d'un parti ouvrier, socialiste et démocratique.






Faut-il signer ?

TEXTE DE LA PÉTITION

Voici le texte d'une pétition qui vient de me parvenir et dont je ne dirai pas d'abord la provenance, pour une raison que j'expliquerai plus tard :

" La finance déréglementée détruit les sociétés. Silencieusement, au quotidien, quand les actionnaires pressurent les entreprises, c’est-à-dire les salariés, pour en extraire davantage de rentabilité, au Nord comme au Sud. A grand spectacle et avec fracas dans les crises aiguës où se révèlent brutalement les invraisemblables excès de la cupidité spéculative et leur contrecoup sur l’activité et l’emploi. Chômage, précarisation, accroissement des inégalités : les salariés et les plus pauvres sont voués à faire les frais soit de la spéculation, soit des nuisances du krach qui s’ensuit.

Depuis deux décennies, le cours de la finance mondiale n’est qu’une longue suite de crises : 1987, krach boursier ; 1990, crise immobilière aux Etats-Unis, en Europe et au Japon ; 1994, krach obligataire américain ; 1997 et 1998, crise financière internationale ; 2000-2002, krach internet ; 2007-2008 enfin, crise immobilière et peut-être crise financière globale.

Pourquoi une telle répétition ? Parce que toutes les entraves à la circulation des capitaux et à l’« innovation » financière ont été abolies. Quant aux banques centrales qui ont laissé enfler la bulle, elles n’ont plus d’autre choix que de se précipiter au secours des banques et des fonds spéculatifs en mal de liquidités.

Nous n’attendrons pas la prochaine crise sans rien faire et ne supporterons pas plus longtemps les extravagantes inégalités que la finance de marché fait prospérer. Parce que l’instabilité est intrinsèque à la déréglementation financière, comment les dérisoires appels à la «transparence» et à la « moralisation » pourraient-ils y changer quoi que ce soit - et empêcher que les mêmes causes, de nouveau, produisent les mêmes effets ? Y mettre un terme suppose d’intervenir au cœur du « jeu », c’est-à-dire d’en transformer radicalement les structures. Or, au sein de l’Union européenne, toute transformation se heurte à l’invraisemblable protection que les traités ont cru bon d’accorder au capital financier."

Ce texte sera suivi d'un appel à pétition, sur lequel je me prononcerai plus loin.

A première vue le texte qui nous est soumis ne manque pas de pertinence, en particulier lorsqu'il oppose les actionnaires et les salariés, et lorsqu'il impute à la "finance déréglementée" la responsabilité des crises qui secouent le système capitaliste. Il annonce la multiplication de ces crises et désigne "l'instabilité" comme "intrinsèque à la déréglementation financière". Enfin, il met en cause l'Union européenne comme obstacle à toute transformation structurelle, et en particulier les traités accordant une "invraisemblable protection au capital financier".

Cependant, certaines affirmations et quelques analyses posent problème :
  • c'est la "finance déréglementée" qui est mise en cause, mais suffirait-il, pour résoudre le problème, de "réglementer" la finance : que serait donc une "finance réglementée", et quelles seraient ces règles ?

  • de même, il est question de la "finance de marché" et des "extravagantes inégalités" qu'elle a fait prospérer. L'expression "finance de marché" peut surprendre, parce qu'il n'y a pas de marché sans finance : on attendait plutôt "économie de marché". Or, de l'économie de marché", il n'est jamais question, de sorte que l'on peut se demander jusqu'à quel point la formule "finance de marché" ne vise pas précisément à dénoncer certaines dérives ou certains excès de l'économie de marché, sans mettre en cause ladite économie dans son principe.
  • Si tel est le cas, que signifie alors "intervenir au cœur du jeu ", ou "en transformer radicalement les structures" ?

  • On attend la position de la pétition sur l'Union européenne pour se prononcer sur ces questions, puisque ce sont les traités de l'Union qui bloquent toute volonté de transformation du système. On pourrait alors s'attendre, logiquement, à ce que le texte préconise une rupture avec l'Union européenne et une dénonciation de ses traités !
On en est bien loin : les demandes de la pétition sont beaucoup plus modestes et beaucoup plus limitées. Qu'on en juge :

" C’est pourquoi nous, citoyens européens, demandons :
  • l’abrogation de l’article 56 du Traité de Lisbonne, qui, interdisant toute restriction à ses mouvements, offre au capital financier les conditions de son emprise écrasante sur la société. Et nous demandons également
  • la restriction de la « liberté d’établissement » (art. 48) qui laisse l’opportunité au capital de se rendre là où les conditions lui sont le plus favorables, et permettrait ici aux institutions financières de trouver asile à la City de Londres ou ailleurs.

    Si par « liberté » il faut entendre celle des puissances dominantes, aujourd’hui incarnées dans la finance, d’asservir le reste de la société, disons immédiatement que nous n’en voulons pas. Nous préférons celle des peuples à vivre hors de la servitude de la rentabilité financière.
    "

On voit bien que la montagne accouche d'une souris. La pétition ne demande ni la rupture avec l'Union européenne, ni l'abrogation des traités de cette union, qu'elle avait pourtant globalement mis en cause, ni même l'abrogation du traité de Lisbonne, et même pas un référendum sur la ratification de ce traité dont on sait pourtant de quelle manière elle est extorquée aux peuples d'Europe, mais seulement l'abrogation de son article 56 et la restriction de son article 48. Cela paraît bien maigre : voyons néanmoins ce que disent ces articles :

Article 56

"1. Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites.
2. Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux paiements entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. "

C'est à juste titre que cet article est dénoncé et qu'on en demande l'abrogation, mais on oublie de dire qu'il n'est que la conséquence de la règle de la libre concurrence qui est au fondement de ce traité, comme elle l'était déjà pour le projet de constitution préalablement rejeté. Or, l'abrogation du seul article 56 ne remettrait pas fondamentalement en cause le traité de Lisbonne.

Article 48

"Les sociétés constituées en conformité de la législation d’un État membre et ayant leur siège statutaire, leur administration centrale ou leur principal établissement à l’intérieur de l’Union sont assimilées, pour l’application des dispositions du présent chapitre, aux personnes physiques ressortissantes des États membres.

Par sociétés, on entend les sociétés de droit civil ou commercial, y compris les sociétés coopératives, et les autres personnes morales relevant du droit public ou privé, à l’exception des sociétés qui ne poursuivent pas de but lucratif. "

Ce dernier article n'est pas sans rapport avec la fameuse directive Bolkestein prévoyant de permettre aux entreprises européennes d'appliquer les réglementations de leur pays d'origine plutôt que celles des pays où elles sont installées, bref, une liberté de circulation et d'établissement totale pour les personnes physiques comme pour les personnes morales, pour les entreprises et pour les capitaux.

Il est, on le voit bien, légitime d'exiger au moins une "restriction de cette liberté d'établissement", mais cette liberté sans restriction, comme la concurrence libre et non faussée, sont consubstantielles au traité de Lisbonne, à tel point que l'abrogation de l'article 56 et la restriction de l'article 48 ne changeraient rien au fond. Ajoutons que ces demandes n'ont aucune chance d'être satisfaites, fussent-elles soutenues par 1 million de signatures !

C'est le traité de Lisbonne lui-même, dans sa totalité, qui doit être abrogé, et si l'on veut être cohérent, l'ensemble des traités antérieurs, dont celui de Lisbonne est la conclusion, en tout premier lieu le traité de Maastricht, ce qui revient, qu'on le veuille ou non, à rompre avec l'Union européenne.

Voilà pourquoi je ne signerait pas cette pétition : elle fait accroire qu'elle permettra d'éviter la prochaine crise en mettant un terme à l'instabilité financière, que le salut consiste dans quelques correctifs et dispositions d'ordre réglementaire. Et c'est cela qu'on appelle "intervenir au cœur du jeu" et "modifier radicalement les structures" ?!

Non, décidément, lancer et signer une telle pétition reviendrait à "planter une épée dans l'eau" ou à "tirer la poudre aux moineaux", cela n'aurait pas plus d'effet que "les dérisoires appels à la «transparence» et à la « moralisation ». Pour lutter efficacement contre "les invraisemblables excès de la cupidité spéculative et leur contrecoup sur l’activité et l’emploi, le chômage, la précarisation, l'accroissement des inégalités" , il faut rompre avec l'Union européenne, et non aménager les traités en en abrogeant quelques articles.

Ne pas signer cette pétition ne signifie pas, on l'aura compris, se résigner aux crises, s'accommoder de la cupidité spéculative, par suite du chômage et de l'accroissement des inégalités, bien au contraire, mais avoir conscience que c'est un tout autre combat qu'il faudra mener pour vaincre ces fléaux.

Je révèle à présent la source de cette pétition : elle m'a été adressée par l'organisation Attac, relayant la pétition des économistes européens lancée pour demander l'abrogation de la liberté de circulation des capitaux dans l'Union Européenne.

J'insiste néanmoins pour dire que ce n'est pas parce que cette pétition émane d'Attac, et de divergences idéologiques et politiques avec cette association, que je me refuse à la signer, mais seulement en raison de l'analyse qui précède. Ce qui importe, en effet, n'est pas tant "qui le dit que ce qui est dit". Il faut d'ailleurs reconnaître, pour être juste, qu'Attac diffuse parfois des informations sérieuses et des analyse intéressantes, en particulier dans le domaine de l'économie. C'est pourquoi je n'ai révélé mes sources qu'au terme de ma réflexion, pour inviter à une lecture critique mais sans a priori ; c'est ce qui permet souvent de ne pas signer imprudemment des pétitions qui peuvent d'abord paraître séduisantes, mais se révèlent à l'analyse équivoques, quand elles ne jouent pas un rôle de diversion.

J'ajouterai, en conclusion, que la signature-même de cette pétition : "nous, citoyens européens", n'est pas acceptable. Où sont-ils, ces ces "citoyens européens" ; où est-on aller chercher les principes d'une citoyenneté européenne ? Si c'était l'Union européenne, et ses traités, qui pouvaient instituer une telle citoyenneté, que serait-il besoin de pétitionner pour la réclamer ?


Les Indiens d'Europe


Jouer à l'Europoly

Les Indiens sont de plus en plus nombreux en Inde, de moins en moins nombreux en Amérique où ils ont été exterminés et où les rares qui ont survécu, tant au Nord qu'au Sud , à l'Est qu'à l'Ouest, sont réduits à la plus grande des misères, économique et humaine. Bien sûr, ce ne sont pas les mêmes Indiens et si l'on utilise le même mot pour désigner des populations tellement différentes, c'est parce que Christophe Colomb avait la vue un peu courte et s'était mépris sur les véritables dimensions de la Terre. Mais pour l'Europe ? Chacun sait qu'il n'y a eut jamais d'Indiens en Europe, sinon les immigrés de l'Inde. Alors, en quoi le sort des Amérindiens, pour malheureux qu'il soit, peut-il donc bien nous concerner aujourd'hui, puisque nous sommes assurés que, contrairement à ce que chantait le comique Carlos, dans la "plaine" d'Arromanches, il n'y aura jamais de Comanches ?

" Ah! ah! monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan? " demandait-on à Rica, le Persan que Montesquieu promène à Paris, dans les "Lettres persanes". Ici l'on pourrait demander : "Comment peut-on être Indien lorsqu'on habite l'Europe ? Et ce serait une chose encore bien plus extraordinaire d'être Indien que d'être Persan, et il faudrait répondre : " mais voyons, monsieur, il n'y a point d'Indiens en Europe, il n'y en eut jamais, et il n'y en aura jamais ! ".

A moins que, malgré les apparences, nous soyons tous des Indiens. Si les Français, les Italiens, les Allemands, les Grecs, les Polonais, les Espagnols..., ce n'était pas eux, les Indiens d'Europe ? Autrement dit, tous ces peuples ne seraient-ils pas voués à la même extermination que les Indiens d'Amérique, et par un processus qui ne serait pas si différent ?

Il faut d'abord rappeler ce que tout le monde sait : les Américains ne sont pas les premiers habitants de l'Amérique, mais les Indiens, les "natives", comme doivent bien le reconnaître les Américains d'aujourd'hui, qui ne sont pas leurs descendants, mais leurs remplaçants.

A gauche, une représentation illustrée du territoire des États-Unis avant l'invasion européenne. On pourra situer sur cette carte la localisation des "nations " indiennes : nation Apache, nation Cheyenne, nation Comanche, Cherokee, etc. Certes, on pourra toujours dire qu'il ne s'agit pas là de nations, au sens européen du terme, autrement dit d'états-nations, mais plutôt de peuples, ou de cultures, "d'aires culturelles"...
Sans doute, mais quel que soit le mot par lequel on les désigne, de ces nations, ou de ces peuples, ou de ces cultures, il ne reste rien, sinon quelques survivances dans quelques réserves rabougries. C'est en les faisant disparaître qu'ont pu se former les "États-Unis".




C'est sur la carte ci-dessus que l'on peut voir ce que les envahisseurs européens ont fait de ce territoire en un peu plus d'un siècle, pour passer des 13 colonies anglaises de 1783 aux 50 États du début du XXe siècle. C'est "la conquête de l'ouest" dont le western nous raconte l'histoire à la mode yankee, mais derrière ce folklore, il y a les 65 guerres opposant les colons européens puis les Américains aux peuples Indiens d'Amérique du Nord, de 1778 à 1890, jalonnées par de nombreux massacres, dont on retiendra le terrible massacre de Wounded Knee où 200 amérindiens de la tribu Lakota Minneconjou des Sioux (dont plusieurs dizaines de femmes et des enfants) ont été tués par l'armée des États-Unis.

Il fallait "effacer" les nations indiennes pour redessiner le territoire de l'Amérique du Nord, chaque nouvel État marquant une étape du développement des États Unis par la progression vers l'Ouest. En fait, les États-Unis d'Amérique portent mal leur nom, car ils n'existaient pas comme États avant leur soi- disant "union". On a vu ce qu'il en coûté aux États du sud d'avoir voulu faire sécession. Les États des États-Unis ne sont pas des nations, ce sont les découpages administratifs de l'État fédéral. C'est cet État fédéral qui, seul, est une nation. On peut résumer ainsi la maxime qui a présidé à la naissance de la nation américaine "tout effacer pour commencer".

C'est pourquoi l'on ne saurait concevoir des États-Unis d'Europe sur ce modèle. Les États d'Europe sont des nations, et elles ne peuvent, comme telles, s'unir que par un acte de volonté excluant toute aliénation. Les nations d'Europe ont été forgées par une longue histoire et aucune d'entre elles ne saurait renoncer à une souveraineté chèrement conquise. Comment pourrait-on contraindre les Italiens, ou les Grecs, ou les Français, etc. à renoncer à leur identité, sinon en les exterminant, comme on l'a fait des Indiens d'Amérique ? Une telle solution étant exclue, ne serait-il pas néanmoins possible d'absorber ces peuples, de les phagocyter dans une globalité indifférenciée, bref d'effacer leur identité nationale ? Et quel meilleur moyen pour cela que d'effacer les frontières nationales, pour faire une Europe des régions ? Comme le dit Claude Hillard, dans une étude intitulée "La régionalisation et l'aménagement du territoire en Europe" :

"... la volonté d’aboutir à un marché unique en Europe conduit au démantèlement des frontières nationales (...) l’ARFE ( Assemblée des Régions Frontalières Européennes) poursuit l’objectif d’effacer de plus en plus les frontières étatiques afin de pouvoir procéder à des coopérations transfrontalières et interrégionales renforcées".

Autrement dit, la construction de "l'Union" européenne obéit à la maxime "effacer et recommencer". Il s'agit de dépecer les vieilles nations pour procéder à un nouveau remembrage. Il s'agit en fait de jouer à un nouveau jeu que l'on pourrait appeler l'europoly, une sorte de monopoly à l'échelle de l'Europe.

Pour cela, il faut effacer l'Europe des nations; il faut mettre au rencart la carte ci-dessous.



pour parvenir à cette Europe-là, vierge de toutes frontières.


et procéder à de nouveaux découpages, qui ne seront plus que des découpages administratifs, à l'instar des États des États-Unis d'Amérique.

La monnaie de cette Europe-là sera l'Euro.
La langue de cette Europe-là sera l'anglais.
La devise de cette Europe-là sera : "Concurrence libre et non faussée".
La règle de cette Europe-là sera : "Respect du pacte de stabilité".

Certaines nations de la "vieille Europe" résistent encore à l'Euro, d'autres résistent encore à l'anglais, mais patience, le monde est en marche ! Et il l'on vous dira que pour bien jouer à l'europoly, il vaut mieux utiliser l'euro et maîtriser l'anglais.



On dira que c'est une bien curieuse histoire que celle que je viens de raconter, et que si l'on peut imaginer un tel jeu, et pourpuoi pas, le breveter, il est plus difficile de se représenter une réalité qui lui corresponde.

Que l'on se détrompe : on joue beaucoup, aujourd'hui, à l'europoly, et en grandeur réelle. Pierre Hillard publie des cartes passionnantes, montrant comment le soutien à des régions transfrontalières revient à remettre en question le cadre politique des États. "De la même manière qu'on découpe le poulet rôti en plaçant la lame du couteau aux articulations", l'Union européenne exploserait le cadre de l'État nation par la multiplication des régions transfrontalières. On peut voir, par la carte ci-dessous, les régions transfontalières qui ont été concoctées depuis l'an 2000.

Et encore n'est-ce qu'un début, ce n'est qu'une esquisse. Les perspectives ouvertes par ce remembrement sont infinies : si vous avez quelques difficultés pour votre première partie d'europoly, voici deux exemples dont vous pouvez vous inspirer.



















"La décomposition des nations européennes. De l'Union euro-atlantique à l'Etat mondial", éd. François-Xavier de Guibert

Ces régions transnationales "Atlantique" et "Mer du nord" ne sont pas de purs produits de l'imagination : elles ne sont que 2 des 13 programmes INTERREG IIIB 2000-2006, dont vous trouverez le détail en cliquant sur le lien suivant (téléchargement du fichier PDF.)

C'est donc tout à fait sérieux. On projette aujourd'hui de redessiner la carte de l'Europe comme les Américains prétendent redessiner celle du Moyen orient.
Les guerres coloniales avaient ainsi remodelé les territoires de l'Afrique, de l'Amérique et en partie de l'Asie. Mais en l'espèce quel est ce "on" puisqu'à l'évidence, il ne s'agit ni des conquistadores, ni des troupes coloniales françaises, ni des tuniques bleues ?

Ces nouveaux conquérants qui mettent la main sur l'Europe sont en réalité, les grands groupes capitalistes, les intérêts financiers mondialisés, les fonds spéculatifs et fonds de pension ; bref, il s'agit tout autant d'une invasion exterieure que d'une invasion interieure.

Qui ne voit qu'une telle Europe des régions porterait un coup fatal à la France républicaine ? C'est le député européen Paul-Marie Coûteaux qui l'écrit :

"La 'Nouvelle Europe', dite 'Europe des régions', dont le maître mot serait la subsidiarité pourrait ainsi se passer aisément de l'État national, constatation qui peut se formuler d'une façon plus crue, peut-être plus polémique: Cette Europe (...) peut fort bien se passer de la France et même la condamne à mort. Il suffit de remettre en cause le concept même de frontière, maître mot de la logique nationale dont la vulgate moderniste, toute honte bue, ne fait désormais ni plus ni moins qu'un mur; et il suffit pour les effacer peu à peu, de multiplier les 'coopérations transfrontalières', lesquelles fleurissent d'ailleurs de toutes parts, des Pyrénées jusqu'aux Flandres et à l'Alsace".

Il ne faut pas oublier que cette Europe des régions n'est qu'une étape vers une union euro-atlantique et l'état mondial rêvé par les fonds spéculatifs. Autant dire que c'est une plaisanterie de prétendre que le monde aurait "besoin de l'Europe" pour contrebalancer l'influence américaine.

Voilà comment tous les européens deviendront des Indiens, et il faut entendre par là tous les hommes dépouillés de leur histoire, de leur nationalité, de leur culture, bref de leur humanité. C'est effectivement ce que nous arrivera si nous laissons les Eurocrates de tous poils, qu'ils soient de Londres, de Washington, de Tokyo ou de Paris, jouer à l'europoly avec notre continent, le vrai, celui qui est composé d'hommes et de peuples, qui géographiquement va de l'Atlantique à l'Oural, et qui a été forgé par Descartes et Newton, Dante et Shakespeare, Mozart et Cervantes, et tant d'autres dans tous les domaines des sciences, et des techniques, des arts et des lettres, en somme des cultures. Cette Europe-là existe depuis longtemps. Elle est faite du génie de chaque peuple et ne saurait exister sans eux.

C'est pourquoi l'Union européenne n'est une union qu'en apparence, puisqu'au lieu d'unir, elle disloque, puisqu'au lieu de construire elle détruit.

C'est pourquoi nous disons qu'entre l'Union européenne et "l'union libre des peuples libres", il y a une alternative, et que l'édification d'une Europe libre et indépendante, une Europe des peuples a pour condition première une rupture avec l'Union européenne.

Qui pourra voir là l'ombre d'une contradiction ?



Rejet de l'Europe


Mais quelle est -donc cette Europe dont les Européens ne veulent pas ?

Selon un sondage rapporté par le 'Nouvel Observateur", nombre d'Européens souhaitent que le traité de Lisbonne, dit "traité simplifié", soit ratifié par la voie référendaire, contrairement à ce que Sarkozy vient de faire en France au mépris de la volonté du peuple, comme de l'esprit de la constitution :

"Une forte majorité d'habitants en Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et France souhaite un référendum sur le traité simplifié de l'Union européenne, selon un sondage publié lundi 18 juin par le Financial Times. 75% des Espagnols, 71% des Allemands, 69% des Britanniques, 68% des Italiens et 64% des Français estiment que le nouveau traité examiné lors du prochain sommet européen doit être soumis au vote populaire, indique le sondage, réalisé par l'institut Harris Interactive pour le quotidien économique britannique"

Dans tous les pays européens où l'on a demandé leur avis aux citoyens, ils ont réclamé à une écrasante majorité un référendum, et l'on peut supposer que l'on aurait obtenu de semblables résultats si l'on avait fait les mêmes sondages dans les autres nations européennes.

On peut penser qu'il y a d'abord là une question de principe : les nations d'Europe ne sauraient souffrir qu'on limite leur souveraineté sans leur demander leur avis, en l'espèce sans passer par la voie référendaire, ce qui constituerait en soi une atteinte à cette même souveraineté ; c'est pourtant ce qu'a fait Nicolas Sarkozy en France.

Mais qu'une telle majorité réclame un référendum, cela signifie encore que tous ces peuples revendiquent le droit de dire "non", comme l'ont déjà fait les Français et les Néerlandais, car ils ne demanderaient certainement pas un référendum pour dire oui, autrement dit pour consentir à ce qu'on prétend leur imposer. Il n'est donc pas illogique de penser, et de dire que les peuples d'Europe qui ont été sondés ne veulent pas d'une Europe qui porterait atteinte à leur souveraineté, bref qu'ils sont hostiles à l'Europe de Maastricht, à l'Europe du projet de traité constitutionnel déjà rejeté, ou du "court traité" qui n'en est que la resucée. Quelle est donc cette Europe ?

C'est un espace que l'on veut ouvrir aux grands vents du capitalisme mondial, sans aucune protection. C'est l'Europe des marchés financiers, des fonds spéculatifs, et en particulier des fonds de pension américains ; c'est tout cela, mais c'est d'abord, et de la manière la plus éclatante, une Europe dont les Européens ne veulent pas. Voilà la grande leçon des ces sondages.


Sur les fonds de pension :

En réponse au commentaire de Daniel Huriez, quelques chiffres, quelques analyses et références complémentaires sur les intérêts spéculatifs et fonds de pension américains. Je reproduirai d'abord des extraits d'un article de Daniel Gluckstein dans le journal "Informations Ouvrières" , intitulé : "Sous la “bannière étoilée”... un champ de ruines ?", article dans lequel l'auteur montre le rôle insidieux joué par les fonds de pension américains sur la suppression de 10 000 emplois à Airbus. On notera qu'il s'appuie sur des chiffres donnés par le journal "Le Point", que l'on ne soupçonnera pas d'être un journal d'extrême gauche, ni même de gauche.

"Est-ce une coïncidence ? Quelques jours avant l’annonce par la direction d’Airbus du plan meurtrier supprimant 10 000 emplois en Allemagne et en France, et démantelant des activités du groupe, l’hebdomadaire Le Point (22 février) publiait un dossier sur les « fonds d’investissement » et autres fonds de pension, « dont la puissance de frappe dépasse 1 500 milliards de dollars ». Le Point précise : « Le CAC 40 (indice boursier des 40 premières sociétés cotées à la Bourse de Paris) a été colonisé dès les années 1980. Les premiers envahisseurs étaient des fonds de pension (…). Aujourd’hui, la bannière étoilée flotte sur le palais Brongniart (siège de la Bourse de Paris) (…). Presque la moitié du capital des plus grands groupes français se trouve entre les mains de fonds. Un taux de pénétration record en Europe. »

Une pénétration permise — il faut le préciser — par la levée de tout obstacle à la circulation des capitaux dictée par l’Acte unique européen (1986) et par le traité de Maastricht (1992).

Le Point ajoute : « Mais l’irruption des hedge funds (1) dans le capital des entreprises a changé la donne (…). Recueillant les mises des milliardaires de la planète (…), ils secouent les sociétés où ils ont pris pied. Pour atteindre les 15 % de retour sur investissement qu’ils promettent à leurs riches mentors, il leur faut être autrement plus agressifs. La plupart s’allient donc à d’autres actionnaires pour réclamer plus de cash, plus vite, et tant pis si les entreprises en pâtissent ! Selon une étude d’Ixis CIB (2), les investissements des sociétés du CAC 40 ont baissé de 41,4 % entre 2000 et 2005. Dans le même temps, leurs dividendes ont augmenté de plus de 71 %. »

C’est exactement le scénario qui vient de se dérouler à Airbus.

Pour garantir le « retour sur investissement » aux fonds de pension, principalement nord-américains, qui contrôlent EADS, on démantèle l’entreprise et on supprime 10 000 emplois.

La Bourse s’en réjouit aussitôt et le titre EADS grimpe au CAC 40 ce 27 février (+ 0,39 %).

Et nos dirigeants ? Eux qui nous serinent à longueur de temps que l’Union européenne serait un rempart face à l’économie nord-américaine ? Que font-ils ? Ils se mettent d’accord, gouvernement français et gouvernement allemand, sur… la répartition des suppressions d’emplois.

Ainsi donc, « la bannière étoilée flotte » non seulement sur le palais Brongniart, mais aussi sur Airbus, sur l’industrie et, finalement, sur l’économie tout entière.

« Une bannière étoilée » qui ne signifie rien d’autre que la politique de destruction dictée par les multinationales, les grandes banques et les grands fonds spéculateurs d’Outre-Atlantique"


Daniel Gluckstein

(1) Fonds spéculatifs.
(2) Banque de financement et d’investissement du groupe Caisse d’épargne.

On l'aura bien compris
: la donne économique est complètement modifiée par cet impérialisme des fonds spéculatifs et des fonds de pension, dont la rentabilisation maximale ne saurait s'accommoder d'aucune règlementation ni d'aucune restriction mais exige au contraire une "concurrence libre et non faussée". Que ces fonds soient américains ou pas ne change d'ailleurs pas grand chose. Ils sont en réalité transnationaux et l'idée selon laquelle tout irait mieux s'ils étaient européens, est une tromperie supplémentaire. Ce n'est pas en créant des fonds de pension européens que l'on pourrait contrebalancer la puissance des fonds de pension américains. On verra ce que signifierait, en particulier, créer des fonds de pension français dans cette perspective. Jacques Mikonoff, dans une tribune du "Monde diplomatique, analyse les conséquences de l'internationalisation des firmes privatisées :


"Beaucoup d’entreprises privatisées sont devenues des firmes multinationales (FMN) agissant désormais comme des opérateurs essentiels des marchés financiers internationaux. Elles sont détenues majoritairement par les investisseurs institutionnels anglo-saxons (Hedge Funds, Pension Funds, Mutual Funds) qui achètent la majorité des actions émises. Les plus puissants d’entre eux, les fonds de pension américains (80 % de l’actif mondial des fonds de pension), détenaient 57 % des actions, en 1994, dans les 1 000 plus grandes entreprises américaines, contre 46 % en 1987. Les marchés financiers, via les investisseurs institutionnels, prennent le pouvoir dans les grandes entreprises, notamment en France où ces dernières connaissent une mutation totale de leur mode de détention et de gestion des capitaux qui modifie la nature même de l’entreprise. Ce changement s’apparente « à une véritable révolution, impulsée de l’extérieur par l’entremise des grands gestionnaires de fonds de pension américains. La pénétration des normes anglo-saxonnes est aujourd’hui impressionnante et totale. Cette infiltration est attestée par la présence, actuellement massive, des investisseurs américains dans le capital des entreprises françaises ». Cette situation fait subir à l’entreprise un changement radical qui consiste à rendre secondaire la production relativement à la valeur boursière. Tout ce qui peut gêner l’obtention de la « maximisation » de la valeur boursière est externalisé de l’entreprise afin de transférer les risques vers les salariés, les retraités, l’État, les collectivités locales, les sous-traitants, les clients. Au-delà de l’entreprise, c’est toute l’économie qui se voit réorientée autour des objectifs des investisseurs institutionnels. L’entreprise se transforme en prétexte et en abstraction dont les membres et l’activité réelle ne comptent plus. Cette mode pousse à n’assurer la croissance stratégique et les évolutions technologiques ou commerciales que par le rachat continuel de petites sociétés plus innovatrices, ce qui ne fait que déstabiliser et faire disparaître les PME .
Jacques Nikonoff, Tribune libre, 18 novembre 2005.

Ce qui importe le plus, ce n'est donc pas la "nationalité d'une entreprise", mais celle de la majorité des actions qui composent son capital. L'on pourrait même aller plus loin en disant que cela n'importe pas davantage puisque les "fonds de pension", qu'ils soient américains (et il est vrai qu'ils le sont en grande majorité), ou européens, obéissent fondamentalement à la même logique qui n'a que faire des intérêts nationaux, a fortiori de l'intérêt des travailleurs. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'avec les fonds de pension, c'est une "certaine logique" qui s'est imposée, la "pénétration des normes anglo-saxonnes" à travers le monde entier. C'est en effet la planète entière, de l'Europe à l'Afrique, de Amérique à l'Asie, qui est sous la domination de la bannière étoilée, mais ce qui est peut-être le plus étrange, et assurément le plus insupportable, c'est l'incroyable docilité de l'Union européenne, qui relève d'une véritable volonté de servitude. Car l'enjeu économique se double d'un enjeu géo-stratégique, à tel point que la très officielle "commission de la défense nationale et des forces armées" s'en est émue dans son compte rendu 31 du 23 mars 2005. J'invite chaleureusement les lecteurs courageux de se rendre sur ce site afin de bien voir tous les enjeux. Peut-être est-ce une manière de les y encourager que de mettre l'accent sur certains points évoqués par les participants à cette commission.

  • " M. Bernard Deflesselles, rapporteur, a souligné que les cinq dernières années ont été marquées par plusieurs prises de contrôle de groupes de défense européens par des capitaux étrangers, de fait essentiellement américains" (...)

  • M. Jean Michel, rapporteur, a observé que les investissements étrangers répondent en premier lieu à des motifs économiques et financiers : les fonds recherchent des entreprises innovantes, susceptibles de produire des revenus et des plus-values lors de leur cession. Dès lors, les entreprises de hautes technologies intervenant dans les secteurs de la défense sont très prisées. De même, les groupes d'armement réalisent des acquisitions à l'étranger selon un objectif de croissance externe, afin d'atteindre une taille critique et d'accéder à de nouveaux marchés.

  • Pour autant, certains investissements revêtent une dimension plus stratégique. Plusieurs d'entre eux peuvent correspondre à la volonté d'accéder à des technologies spécifiques (...) M. Bernard Deflesselles, rapporteur, a relevé que ces investissements étrangers peuvent affecter la sécurité d'approvisionnement des Etats européens, qui deviennent dépendants de fournisseurs étrangers dans des domaines stratégiques.

  • L'analyse de ces investissements étrangers, mais, de fait, essentiellement américains, doit également prendre en compte le déséquilibre des opérations d'investissements transatlantiques, pour partie dû aux dispositions particulièrement restrictives en vigueur aux Etats-Unis en matière d'investissements étrangers.

    Elles apparaissent protectrices et exhaustives : en application de l'amendement Exon Florio, le Président des Etats-Unis peut, en s'appuyant sur l'avis du CFIUS (Committee on Foreign Investments in the United States), organisme interministériel, interdire tout projet d'investissement étranger qui mettrait en péril la sécurité nationale.

    [Pour ce qui est de l'Europe], si l'article 296 du Traité des Communautés européennes offre aux Etats membres la possibilité de déroger aux règles du marché commun dans le domaine militaire, les dispositifs de contrôle des investissements doivent respecter le droit communautaire pour les secteurs ne relevant pas strictement de la défense. Sur ce point, le droit et la jurisprudence communautaires se montrent particulièrement libéraux, en appliquant de façon extensive les principes de liberté de circulation des capitaux et de libre concurrence, alors même que les Etats-Unis, mais aussi d'autres pays comme le Japon, sont beaucoup plus soucieux de la protection de leurs intérêts nationaux.
Voilà où je voulais en venir : en matière de "concurrence libre et non faussée", et c'est vrai dans tous domaines de l'économie, y compris celui de la défense, l'Union européenne est la dupe des Etats Unis. Le Compte rendu de la défense nationale et des forces armées est particulièrement éclairant sur ce point. Selon le Président de cette commission lui-même, il y a une différence de situation essentielle entre les entreprises d'armement européennes, qui sont vulnérables parce que l'Union joue le jeu du libéralisme économique, et leurs homologues américaines, qui bénéficient d'une forme de protectionnisme de la part des Etats-Unis.

Quant aux fonds de pension français, que nous évoquions plus haut ? M. Jérôme Rivière le dit sans ambages : "Créer de tels fonds en France supposerait un changement profond de la législation sur les retraites." Est-il bien nécessaire d'insister ?

Nous aurions ici grand besoin d'un La Boétie pour écrire un nouveau "Discours sur la servitude volontaire", dans lequel il montrerait qu'entre les USA et l'UE, c'est le "principe de la concurrence libre et non faussée", observé par l'Europe à son préjudice et subordonné par les Etats Unis à leur intérêt propre, qui constitue le premier ressort de cette servitude.