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Les mots piégés



Petit glossaire


des mots piégés



Qu'est-ce qu'un mot piégé ?

C'est un mot associé à un courant de pensée ou à un mouvement politique, en raison de l'usage habituel et fortement connoté qu'ils en font, mais qui est capté par un courant hostile pour être retourné contre eux, à la faveur d'un glissement de sens, d'un déplacement contextuel ou d'une altération de la connotation.


Abus (il y a des)
A distinguer de : "Il y a de l'abus".
Remarquez que l'expression "il y a des abus" est toujours utilisée dans un contexte précis, à tel point qu'il n'est même pas utile de l'indiquer : ces abus sont ceux qui affectent les systèmes de protection, au point de compromettre leur fonctionnement, quand ce n'est pas leur pérennité et leur existence. Il s'agit effectivement, pour l'essentiel, de la sécurité sociale et de l'assurance chômage. La sécu, c'est très bien, dans le principe, mais il y a des abus ; le chômage répond certes à un nécessaire devoir d'assistance, mais il y a des abus, sous entendu, il y a des gens qui en profitent indûment, au point d'en tirer l'essentiel de leurs moyens d'existence. Qui n'a jamais entendu raconter l'histoire de ces immigrés débarquant en France avec toute leur smala et bénéficiant incontinent d'une pléthore d'allocations les mettant à la fois à l'abri du besoin et de la nécessité de travailler ! Ce sont bien entendu des balivernes : alors que les droits sociaux et les systèmes de protection sont aujourd'hui l'objet d'attaques sans précédent, comment voudrait-on que des immigrés sans papiers, ou même avec papiers, puissent bénéficier d'avantages aussi extravagants, et cela en dehors de tout cadre légal ? Pourtant, de telles rumeurs ont les reins solides et elles sont constamment invoquées dès lors qu'il s'agit d'attaquer le système de santé, le système de protection sociale, les allocations familiales et l'assurance chômage : "Mais tout de même, il y a des abus !".
Soyons clair : bien sûr qu'il y a des abus. Qui pourrait imaginer qu'il pût y avoir des us sans abus ? Il est même un droit qui se définit comme droit d'user et d'abuser, c'est-à-dire de disposer d'un bien sans aucune restriction, de l'aliéner ou de le détruire, et c'est le droit de propriété. C'est dire ! Mais dans le cas qui nous occupe, abuser signifie plutôt passer outre aux règles qui inscrivent un usage dans certaines limites, et en particulier les limites légales. Si donc, en matière de sécurité sociale ou de droit du travail, il y a des abus, ces abus vont à l'encontre des lois, et peuvent être réprimés comme tels. On ne voit pas très bien où est le problème. On entend souvent parler d'escroquerie à la sécurité sociale, ou aux allocation familiales et les médias ne manquent jamais de les monter en épingle et de s'en indigner, mais quoi, ce sont des délits qui peuvent et doivent être punis !
Donc par abus on veut manifestement désigner d'autres limites que les limites légales ; on veut stigmatiser certains "excès". Ainsi, ces patients qui vont consulter leur médecin à tous propos, ces médecins qui prescrivent une pléthore de médicaments inutiles, ces fonctionnaires constamment en arrêt maladie, ces chômeurs qui refusent tous les emplois qui leur sont proposés, etc, etc. Et l'on citera toujours une multitude d'exemples, plus extravagants les uns que les autres. Notez que ce ne sont jamais les auteurs de ces récits qui sont coupables de ces excès, mais toujours les autres, et nonobstant les "témoins dignes de foi et les metteurs de main au feu", auxquels on vous renverra invariablement, c'est toujours l'histoire de l'homme qui vu l'homme qui a vu l'ours !
Alors, il y a des abus ? Certes, mais quels sont-ils ? Est-ce d'être malade qui constitue un abus, ou de l'être trop, ou d'être âgé, ou d'être chômeur, en somme, de faire appel, à un titre ou à un autre, aux systèmes de solidarité qui, comme chacun sait, coûtent trop cher à présent, et que la société n'est plus en mesure de financer. C'est bien ce qu'on voudrait nous faire croire, ou que les malades sont des tire-au-flanc, que les médecins prescrivent à tort et à travers, que les chômeurs sont des fainéants ? C'est bien ce que l'on suggère, et l'on voit alors la perversité de l'argument, véritable arme de guerre contre les systèmes de protection et de solidarité puisque, quels qu'ils soient, on peut être assuré qu'ils donneront lieu à des abus !

Autre (alter) :
Adjectif commode quand on le rapporte à certains noms, qui permet de concilier sans frais acquiescement et refus. C’est le pendant d’un célèbre « oui mais », une sorte de « non mais », l’amorce d’une trahison. Ainsi dira-t-on « une autre mondialisation » pour exprimer un refus de la « mondialisation néo-libérale ». Mais, qu’est-ce que la mondialisation, sinon la mise en coupe réglée de la planète par les puissances financières, sous l’égide des intérêts américains ? Il n’y en a pas d’autre que celle-là. Le mot « mondialisation » n’est qu’un euphémisme pour ce que l’on appelait il n’y a guère « l’impérialisme américain ». Qui, décemment, pour dénoncer cet impérialisme-là, en demanderait un autre ? Bien sûr, « si tous les gars du monde voulaient se donner la main…tout autour de la terre…» il en irait peut-être autrement, mais il faudrait être bien naïf pour voir dans cette image poétique une figure possible de la mondialisation. Se dire partisan d’une autre mondialisation, fût-elle « citoyenne », c’est sauter le pas, c’est franchir le Rubicon, c’est faire la concession mortelle. Si les adeptes du libéralisme peuvent se permettre de faire des concessions, c’est parce qu’ils sont en position de force et que le libéralisme est l’idéologie dominante. Nous ne pouvons nous permettre ce luxe. Il faut, si nous voulons redonner un sens aux mots, et une pertinence aux idées, mettre un terme à ces formules euphémiques qui sont autant de compromissions, quand elles ne relèvent pas de la pure et simple hypocrisie. Il n’y a qu’une seule manière aujourd’hui de s’opposer à la mondialisation, ce n'est pas d'être "altermondialiste", c’est d’être résolument anti-mondialiste.

Communication :
Mot dont l'usage actuel est caractéristique d'une société où les moyens de communiquer - les fameux médias - vont finir par tuer le langage, remarque Antoine B.
Et il est vrai que le verbe communiquer est devenu intransitif. Il ne s'agit plus aujourd'hui de communiquer quelque chose, mais de communiquer tout court, autant dire que l'objet de la communication devient accessoire. Il s'agit tout au plus de communiquer sur quelque chose, peu importe ce qu'on en dit : le tout est de savoir si on en dit quelque chose ou si on n'en parle pas.
D'où un étrange paradoxe : si ne pas communiquer sur une chose, c'est n'en dire rien, communiquer sur une chose, c'est en parler pour n'en rien dire. La question ne porte pas sur le contenu de la communication, mais sur le fait de la communication. On ne communique pas pour faire connaître un objet dont il y aurait quelque chose à dire, mais pour se faire connaître comme sujet de la communication, autrement dit comme quelqu'un qui aurait quelque chose à dire.
Et c'est pourquoi l'on tue le langage. On le tue dans sa fonction symbolique, à savoir sa capacité à contenir des pensées et à communiquer du sens. On le tue dans sa fonction discursive, à savoir sa capacité à enchaîner les idées dans un discours signifiant, pour les donner à penser par l'autre. On le tue enfin dans sa fonction informative, puisque la seule chose que l'on fait savoir sur une chose, c'est qu'il n'y a rien d'autre à en savoir que ce que l'on donne à appréhender dans une saisie immédiate. On aura reconnu ce discours dépourvu de toute discursivité, de tout contenu, vide de pensée et d'information : c'est le discours de la publicité.
Com = Pub. Elles usent des mêmes procédés, elles ont les mêmes finalités : remplacer les pensées par des affects. Abolir toute réflexivité au profit de l'immédiateté des sentiments primaires. Il n'y a pas lieu de penser là où il suffit de sentir. Tout se joue alors dans l'empathie. La presse "pipole" est emblématique de cette tendance : il s'agit de mettre en scène la vie des personnages en vue auxquels on invite le lecteur à s'identifier. On voit, avec l'affaire Betancourt, ce que cela peut donner en matière d'information. On doit également s'interroger sur la valeur et sur l'autonomie d'un discours politique de plus en plus marqué par les conseillers en communication.
Une journaliste me conseillait récemment de changer ma "manière de communiquer", faute de quoi je risquais, selon elle, d'ennuyer les gens. On voit bien l'enjeu. Inviter les gens à se saisir des questions qui les concernent, et les convier à en débattre, leur demander d'y réfléchir, leur proposer pour cela des éléments d'analyse, c'est les exposer au risque de la pensée et c'est en effet risquer de les ennuyer!
J'ai pris ce risque ici, pour parler de la "communication", tout simplement parce que je ne veux pas jouer le jeu de la communication. Non, Madame, je ne peux changer ma manière de communiquer, tout simplement parce que je ne communique pas. Je suis trop attaché, pour cela, à la pensée et convaincu de son caractère irremplaçable. Qui donc a intérêt à nous faire croire que la communication pourrait en tenir lieu ?

Efficacité :
"Boussole managériale en vogue qui permet de faire accepter, parce que c'est moins cher, une efficacité moindre.." Contribution de Antoine B.
Est efficace ce qui produit l'effet attendu. Ce terme tient donc son sens d'une perspective qui mesure la valeur d'une chose à son utilité, à savoir sa capacité à produire un effet avantageux. Le terme d'utilité pose d'ailleurs le même problème que celui d'efficacité. Lorsqu'on nous dit d'une chose qu'elle est utile, on ne nous dit jamais à quoi elle est utile, comme si l'utilité était une propriété objective de la chose ; lorsqu'on nous dit d'une action qu'elle est efficace, on ne nous dit jamais quel effet en était attendu. La "boussole managériale" dont parle Antoine B. est un très curieux instrument qui mesure la valeur d'une chose, ou d'une activité à son seul coût. Elle est particulièrement employée lorsqu'il s'agir d'évaluer le travail, les soins hospitaliers, le nombre des fonctionnaires, les services publics, etc.. Tout cela coûte beaucoup trop cher et nuit à l'efficacité de l'économie (de la compétitivité). Supprimons donc tout cela, au nom de l'efficacité, et privons-nous par là même de tout les effets bénéfiques que nous pouvions en attendre, par exemple l'emploi, la santé, l'éducation, la sécurité, des conditions de vie décentes : bagatelles, n'est-ce pas ? Telle est précisément la logique de la LOLF (loi organique relative aux lois de finances), qui a pour ambition déclarée "de réformer la gestion de l'État tout entière, c'est-à-dire la façon dont l'argent public est utilisé par chaque ministère et qui vise à instaurer une gestion plus démocratique (sic) et efficace des dépenses publiques." Nous aurons bien l'occasion de revenir sur ce caractère prétendument démocratique de la LOLF, mais on voit que c'est avant tout le principe d'efficacité qui gouverne cette invraisemblable machine à gaz !

Interdit (d'interdire) :
« Il est interdit d’interdire » ; voilà le slogan auquel on prétend aujourd’hui réduire mai 1968.
Ce qui peut étonner, ce n’est pas le succès d’une maxime qui prenait à contre-pied le principe de la morale établie ; ce n’est même pas, à travers elle, la pérennité d’un certain esprit de soixante-huit ; c’est plutôt la portée qu’on lui confère à présent lorsqu’on soutient que c’est elle qui a sapé l’autorité, ruiné la moralité, ouvert une ère d’hédonisme débridé et d’individualisme effréné. Le slogan soixante-huitard aurait ainsi fait descendre dans la rue la proclamation nietzschéenne de la mort de Dieu et avalisé le « tout est permis » que Dostoïevski avait posé comme sa conséquence inéluctable.
C’est sans doute aller trop loin car si la formule a fait florès, ce n’est pas tant en raison de ce nihilisme radical que d’un verbe à la fois provocateur et ludique propre à l’esprit de soixante-huit et dont les slogans qui fleurissaient sur les murs étaient imprégnés. Il suffit de citer, parmi bien d’autres : « la barricade ferme la rue mais ouvre la voie » ; « soyez réalistes, demandez l’impossible » ; « assez d’actes, des paroles » ; « consommez plus, vous vivrez moins », etc.
Pourquoi ne reste-t-il que le fameux « il est interdit d’interdire », sinon parce que, plus que les autres, il faisait mouche ? Qu’exprimait-il en effet, sinon le refus exaspéré d’une morale bornée à l’interdit ?. Il ne s’agissait pas tant de récuser l’autorité en général que de lui demander des comptes et donc, de rejeter son caractère arbitraire. Mais c’était encore trop : l’autorité en question, parce qu’en effet, elle était arbitraire, n’a pas admis qu’on lui demande des comptes, et parce qu’elle est restée arbitraire, elle n’a toujours pas accepté qu’un jour de 1968, on lui en ait demandé. C’est pourquoi elle brandit encore son privilège, qui est d’interdire sans avoir à rendre de comptes, rappelant que la première chose qui soit interdite, c’est d’interdire que l’on interdise.

Passéiste :
"Accroché à des acquis sociaux qui auraient perdu leur raison d'être" (contribution d'Antoine B.)
Cette qualification laisse entendre, toutefois, que dans un "lointain" passé : 1905, 1936, 1945, 1968, les "trente glorieuses"..., ces acquis étaient légitimes et justifiés, qu'ils constituaient alors des progrès. Mais l'évolution du monde et son état présent les auraient frappés de péremption. Ce qui, en un temps, fut possible et bon, devient aujourd'hui mauvais et irréalisable. Une certaine idée du progrès assurait que ce qui ne pouvait être fait aujourd'hui pourrait l'être demain, que le champ des possibles restait ouvert. On voudrait nous faire accroire à présent que ce qui était possible hier a cessé de l'être, et le sera encore moins demain. Et pour cela, on s'emploie à rendre le peuple amnésique en le renvoyant à un passé mythique, pour mieux l'abuser sur les possibilités du temps. On essaie de lui faire oublier que ce que l'on dit aujourd'hui des retraites, des services de santé, on l'avait dit des allocations familiales, des congés payés, et peut-être s'apprête-t-on à le redire.
Qu'en serait-il aujourd'hui si l'on avait brandi hier le critère de la faisabilité, non seulement pour ne rien faire, mais surtout pour défaire tout ce qui avait été fait, en clamant : "des déformes, toujours plus de déformes". On disait en 1968 : "Soyez réalistes, exigez l'impossible". On nous dit en 2008 : "Soyez raisonnables, plus rien n'est possible". Joli progrès !

Réforme :
Le mot "réforme" est un bon exemple de "déplacement contextuel"
Ce terme est depuis toujours utilisé par les partis ouvriers pour désigner les changements conformes à leurs intérêts de classe, par suite les conquêtes arrachées à la classe bourgeoise dominante. Or ce même terme est aujourd'hui utilisé par ladite classe dominante pour justifier des changements réalisés à son seul profit et au préjudice de la classe ouvrière. Il est à remarquer que les changements que les capitalistes cherchent en premier lieu à imposer sont ceux qui annulent les conquêtes antérieures de la classe ouvrières. Dans ce cas, on les appellera des contre-réformes. Le problème de cette expression est qu'elle contient encore le mot réforme, donc conserve quelque chose de sa connotation positive. J'avais proposé le néologisme "rétroréforme" pour suggérer ce que ces réformes pouvaient avoir de rétrograde. Je proposerais plutôt à présent le néologisme "régréforme", qui associerait au mot réforme l'idée de régression (regrettable).
On vient de me proposer un terme qui n'a pas l'inconvénient du néologisme, ou qui ne l'est que par l'usage : le mot "déforme" (le verbe déformer substantivé). Pourquoi pas ?

J'ai parlé de "changement contextuel" parce que le mot réforme ne change pas de sens: il désigne toujours des changements favorables, bénéfiques. Sa connotation reste donc positive. Mais ce qui change tout, c'est que dans un cas, les changements sont favorables à la classe ouvrière, dans le second ils sont favorables à la classe dominante. Voilà toute la différence, et elle est essentielle.
Le danger consiste à ne retenir que la définition générale du mot et sa connotation, en négligeant le contexte de son utilisation.

L'actualité a donné une importance particulière à ce terme de réforme, auquel un article entier avait été déjà consacré. On trouvera par ailleurs une critique pertinente de l'usage du mot réforme sur le blog de Thierry Philip : "Ne nous laissons pas piéger par les mots". Je renvoie également à l'analyse de Marc Pouyet dans le blog de la "Libre pensée".

Union européenne.
S'il est une expression piégée, c'est bien celle-là, et avant toute discussion sur les vices ou les vertus de l'U.E, sur l'intérêt qu'il y aurait à l'élargir, à s'y maintenir, ou à la quitter, il est indispensable de dénoncer la tromperie car, en vérité, l'union européenne n'est pas une union, et elle n'est pas européenne !
1) Ce n'est pas une union, parce qu'union suppose consentement et volonté commune. Or, aux peuples qu'on prétend unir sous la bannière de l'Europe, on n'a pas demandé leur avis, et lorqu'on le leur a demandé, ils ont dit non. La prétendue "communauté européenne" était déjà une communauté forcée ; a fortiori "L'union européenne, imposée par la ruse et la contrainte. Elle est donc vaine et illégitime. On parle des États-Unis d'Europe comme l'équivalant des États-Unis d'Amérique, mais on feint alors d'ignorer que les États-Unis d'Amérique ne sont pas une union d'Etats, mais un État nation.
2) L'Union européenne n'est pas européenne, parce que l'espace qu'elle définit n'est pas politique, mais économique et financier. Le drapeau européen est au territoire de l'Europe ce que le pavillon panaméen est au territoire du Panama, un drapeau de complaisance pour la circulation des capitaux. Il serait aussi stupide de prétendre que les capitaux qui circulent en Europe, ou les entreprises qui y sont établies sont européens, que de croire que les navires qui circulent sous pavillon panaméen appartiennent au Panama. Il serait tout aussi aussi naïf de croire que l'espace Schengen peut définir une citoyenneté européenne car il y a une différence essentielle entre l'Europe véritable, forgée par l'Histoire et la culture, et l'Union européenne. La première est une Europe des peuples, la seconde est un espace désincarné, non pas un espace d'intégration, mais un espace de désintégration des peuples et des nations. Comment imaginer qu'un principe comme le "principe de concurrence libre et non faussée", ou une directive comme la directive Bolkenstein (quelle que soit la version) puisse fonder une quelconque cohésion ou une quelconque citoyenneté européenne ?
Lorsque nous demandons une rupture avec l'Union européenne, ce n'est donc pas en vertu d'un nationalisme invétéré, c'est au nom de l'Europe : et ce n'est pas une autre Europe que nous demandons (Cf. article autre), c'est la seule Europe qui soit, c'est-à dire l'union libre des peuples libres d'Europe.


Proposition pour la suite de ce glossaire :

Réformisme, réformiste

Idéologie

Progrès, progressiste

Progrès, évolution

Archaïque

Corporatisme, corporatiste

État providence

Libéralisme, libéral

etc.,

Je fais appel à vous, soit pour me proposer d'autres "mots piégés", soit pour me proposer des définitions ou analyses de ces mots.
Je vous invite cordialement à me faire parvenir vos remarques et contributions, soit en portant des commentaires au bas de cet article, soit à l'adresse suivante : copostq02@orange.fr

A chaque fois qu'un mot sera ajouté à ce glossaire, je vous en ferai part par email.

Cordialement.



Les mots piégés : la "réforme" (1)


Réforme

Qui est maître des mots est maître des idées. Perdre la bataille des mots, c'est perdre la bataille des idées. C'est à partir du constat que la gauche a commencé de perdre, depuis le début des années 80, la bataille des idées en se laissant déposséder de ses propres mots, que nous avons formé le projet d'un travail critique seul capable de reprendre possession des mots perdus, devenus des pièges pour le combat ouvrier. Le mot "réforme" est le premier de ces mots piégés, dont la droite use et abuse pour imposer sa politique.

Le mot "réforme" a en principe une valeur positive, puisqu'il désigne une amélioration apportée dans le domaine moral ou social, donc par définition un changement favorable. Ce mot trouve son usage principal dans le domaine institutionnel où il désigne, selon le "Petit Robert", "le changement profond apporté dans la forme d'une institution afin de l'améliorer, d'en obtenir de meilleurs résultats". Le "Petit Robert" cite comme exemples les "réforme du calendrier; de l'orthographe" ; la "réforme agraire" ; la "réforme de la Constitution". Apparemment, le terme ainsi utilisé ne prête guère à polémiques ; c'est lorsque, en relation avec le réformisme, il renvoie à l'idée d'une amélioration progressive de l'ordre social qu'il commence à faire problème.

En effet, le réformiste, comme le révolutionnaire, est un homme qui ne se satisfait pas de l'ordre existant et qui veut le changer pour le rendre meilleur. C'est ce projet de transformation sociale qui l'oppose aux conservateurs, convaincus de la supériorité d'un ordre social immuable, que tout changement viendrait perturber et dégrader. Le XIXe siècle a connu l'affrontement du "parti de l'ordre" contre le "parti du mouvement" : le "parti de l'ordre" était composé de conservateurs catholiques, souvent monarchistes ; le "parti du mouvement" était laïque et républicain, adepte du progrès et des réformes sociales. Cette opposition va marquer durablement l'histoire politique moderne caractérisée par la lutte entre une droite conservatrice, campée sur la défense de l'ordre établi et une gauche réformatrice et progressiste, d'où l'équation : droite = ordre, conservatisme, immobilisme ; gauche = mouvement, réforme, progrès. La gauche, en effet, s'est employée, tout au long du XIXe siècle, et au XXe siècle, jusqu'à la fin des années 60, à réformer la société, convaincue d'aller ainsi dans le sens du progrès, et de l'Histoire, contre une droite réactionnaire, hostile à tout changement et à tout progrès social. Ces équivalences entre réforme et progrès, gauche et mouvement, droite et réaction étaient tellement conformes à l'histoire récente qu'elles avaient fini par par s'imposer comme naturelles et inamovibles.

C'était un temps où il n'était pas glorieux d'être de droite, parce qu'il n'était pas flatteur d'être réputé conservateur, ancré dans l'immobilisme, alors qu'il était plus gratifiant d'être reconnu comme un être ouvert à la nouveauté, tourné vers l'avenir, bref un homme de progrès. Il était alors plutôt dans l'air du temps d'être à gauche que d'être à droite.

C'est ce qu'a compris la droite au tournant des années 70, lorsqu'elle a entrepris de changer, non pas sa politique, mais son image, en lui attachant tout ce qui avait fait le prestige de la gauche : et elle s'appuiera paradoxalement sur la "révolution culturelle" de mai 68 pour redorer son blason, allant jusqu'à lui emprunter certains de ses slogans. De Gaulle est encore l'homme de la tradition, Giscard aime à se montrer comme un homme de changement et de progrès. La droite, jusqu'en 68, craint le changement : De Gaulle, pendant les "événements de mai" avait concédé, du bout des dents : "La réforme, oui ; la chienlit non !". Mai a mis plus que jamais sur le devant de la scène les idées de réforme, et de changement. La droite va alors se convertir à ces idées et les mettre à son catalogue, avec prudence d'abord, et de manière de plus en plus marquée. Giscard parle d'abord de "changement dans la continuité", en insistant sut la continuité pour ne pas effrayer son électorat le plus traditionnel, avant de reléguer, dans son discours, la continuité au profit du changement et, bien sûr la réforme. En 1981, c'est Mitterrand qui, pour rassurer l' électorat frileux qui assimilait encore la gauche socialiste à la révolution, se devait de faire oublier la "rupture avec le capitalisme" en incarnant "la force tranquille". Dans le même temps que la droite s'approprie le vocabulaire et les valeurs de la gauche, elle en exproprie la gauche qui se prête au jeu en revêtant les oripeaux de la France éternelle et des valeurs de droite.



Pour rependre à son compte le flambeau du changement et de la réforme, la droite va devoir dans le même temps imposer l'idée que c'est la gauche qui est conservatrice, voire réactionnaire parce qu' hostile aux "réformes". C'est la gauche qui lui a tendu la première perche : l'affiche de campagne de Mitterrand "la force tranquille" renvoie à l'image de la France villageoise ancrée dans la tradition. Foin de la "rupture avec le capitalisme", il s'agit de renouer avec un passé rassurant. Tournant décisif : la gauche se drape avec cette affiche dans l'image du conservatisme. Il y a bien loin de "la liberté guidant le peuple" de Delacroix à la France plan-plan de Séguéla, l'auteur de l'affiche du candidat Mitterrand ! On dira que ce n'est qu'une image, et que je tire des conséquences exorbitantes de cette affiche. Ce serait oublier que dans le même temps on est entré dans la "civilisation de l'image", c'est-à-dire dans un monde où l'image importe plus que le concept. Ce que l'on nomme la "société de communication" est en fait un monde où l'essentiel se joue dans le subliminal : ce n'est pas un hasard si les communicants d'alors sont devenus les publicitaires, et si la politique est devenue une affaire de commmunication !

Il restera, pour imposer la nouvelle équation : gauche = conservatisme = immobilisme, à trouver un moyen terme : ce sera celui de "corporatisme", par lequel on reprochera aux syndicats ouvriers de rester figés sur la défense d'intérêts catégoriels et, par cela, hostiles à toutes réformes. On n'oubliera pas à ce sujet les diatribes de Claude Allègre sur l'éducation nationale, ce "mammouth" réfractaire aux réformes et au ... "dégraissage". Mais l'on dira que Claude Allègre était le ministre de gauche d'un gouvernement de gauche. C'est bien là où le bât blesse : le discours de Claude Allègre était de bout en bout un discours de droite ; plus, il a ouvert la voie à tous les réformateurs de droite qui s'engouffreront dans la voie qu'il avait ouverte. Pour tout dire, et on le voit bien aujourd'hui, Claude Allègre était déjà un homme de droite. On voit comment la gauche, avec de tels hommes, a perdu son âme, s'est discréditée et a ouvert un boulevard à la droite. Pis, elle a dégoûté son propre électorat de la politique et elle s'est discréditée en discréditant la politique. Jospin, qui a pourtant payé le prix fort, ne semble pas l'avoir compris.

La gauche avait pendant des décennies persuadé son électorat, et au delà de son électorat un grand nombre de "progressistes" que ce qu'il fallait, c'était des réformes : les partis de gauche se sont longtemps présentés comme des partis du changement et de la réforme. Et il est vrai que, dans les brefs moments où ils sont parvenus au pouvoir, ils ont réalisé un certain nombre de réformes essentielles : le front populaire bien sûr, avec la semaine de 40 heures, les congés payés, les conventions collectives. Le conseil de la résistance ensuite, installé par De Gaulle en 1943, quil rassemblait les principaux partis politiques, de la SFIO aux Démocrates Chrétiens, des Communistes à la Droite Républicaine. La CGT communiste et la CFTC chrétienne en faisaient également partie. Ce conseil élabore un programme qui sera appliqué par les premiers gouvernements après la libération et qui jette les bases du modèle social français : la sécurité sociale, les retraites, la nationalisation du crédit, de l'énergie et des infrastructures. Or ces réformes, qui ont été arrachées au patronat, et qui marquaient une avancée considérable sur le terrain de la lutte de classe, n'ont jamais été acceptées par le patronat dont le programme, inavoué pendant longtemps, clairement revendiqué depuis peu, a été de les supprimer.

Denis Kessler, ancien numéro 2 du Medef et idéologue de cette organisation le dit on ne peut plus clairement : "Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie."
Ce qui doit être souligné dans ce propos de Kessler, ce n'est pas seulement qu'il dévoile de la manière la plus cynique le véritable projet du patronat : en finir avec le modèle social français, issu du Conseil national de la Résistance, c'est l'usage qu'il fait du terme de "réforme". Lorsqu'il dit que le "gouvernement "s'emploie à réformer le modèle social français", il dit tout simplement qu'il s'emploie à le détruire. La nouvelle équation devient : réformer= détruire . Le dictionnaire est pris ici à contre-pied : il ne s'agit plus d'améliorer ou de rendre plus efficace, mais de briser, de démolir, d'anéantir. Ainsi "réformer le système de santé", c'est fermer des hôpitaux et des maternités, c'est supprimer des lits ; "réformer la sécurité sociale", c'est tourner le dos aux principes de 1945 qui la fondaient pour l'aligner sur les assurances privées et, à terme, la leur livrer (c'est à XavierBertrand, l'homme des assurances privées que l'on a d'abord confié cette tâche) ; "réformer" le système des retraites, c'est abandonner le principe de solidarité qui fondait le retraite par répartition pour lui substituer le principe individualiste et libéral de retraite par capitalisation. Kessler donne le sens exact des "réformes" gouvernementales :

"(...) il y a une profonde unité à ce programme ambitieux de réformes. C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception (...) Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! "
Challenges, 4 octobre 2007

"Réformer", on l'aura bien compris, c'est donc, selon le dictionnaire kesslerien, ou selon le "Petit Medef", défaire méthodiquement les réformes antérieures, toutes celles qui marquaient des avancées pour le mouvement ouvrier ; ce ne sont pas des réformes progressistes, ce sont des réformes régressives et rétrogrades : à un pléonasme, on a substitué un oxymore. Une "réforme progressiste", c'est un pléonasme, puisque normalement, réforme signifie progrès. "Réforme rétrograde" est un oxymore puisque les deux mots sont totalement incompatibles. On comprend que le poète parle de cette "obscure clarté qui tombe des étoiles" : c'est une image poétique. Mais parler de "révolution conservatrice", comme on l'a fait pour les politiques de Reagan et de Thatcher, c'est une absurdité. De même, parler de "réformes " pour toutes ces actions qui portent atteinte au droit du travail, aux conventions collectives, à la sécurité sociale de 1945, aux retraites, aux services publics, à la laïcité, bef à tout ce qui définit le modèle social français et le pacte républicain, c'est une absurdité.

Voilà comment le gouvernement Sarkozy justifie sa frénésie de "réformes" : il s'agit en réalité d'en finir au plus vite et une bonne fois avec toutes les conquêtes du mouvement ouvrier qui avaient été arrachées au patronat au prix de lourds sacrifices et de luttes acharnées. Et il prétend avoir été mandaté pour cela ! Il joue impudemment avec le mot "réforme", comptant sur ce que ce mot peut avoir conservé de positif pour faire avaler la pilule de mesures qui n'ont rien à voir avec des réformes, mais qui en sont la négation pure et simple.

La mystification est grossière, mais les habitudes de langage sont résistantes. Il est difficile d'éviter que le mot "réforme", même lorsqu'il est employé à contre-sens, ne soit entendu avec bienveillance par un grand nombre de Français, et surtout, on a vu pourquoi, lorsqu'ils sont de gauche. Ils se sont laissé convaincre que tout était préférable au statu quo et qu'aucune mesure, dès lors qu'elle pouvait être désignée comme une réforme ne pouvait être tout à fait mauvaise. Il est à remarquer qu'il n'est même plus nécessaire, lorsqu'on parle aujourd'hui de réformes, de préciser lesquelles. Il faut des réformes, point c'est tout ! Quoiqu'il arrive, les réformes devront être poursuivies, et même accélérées ! C'est le progrès qui le veut ainsi, et le progrès, c'est l'Europe, c'est la mondialisation ! Il faudra enfin montrer que la France n'est pas absolument réfractaire aux réformes, que la France n'est pas impossible à réformer ! Il faudra donc, au nom du progrès, défaire méthodiquement tout ce qui a été fait, démanteler le droit du travail, en finir avec les retraites par répartition, avec la sécurité sociale, etc... Evidemment, on ne le dit jamais ainsi. On prétendra au contraire que l'on veut, par ces "réformes" sauver la sécurité sociale, les retraites, le système de santé, etc. !

Il faut en finir avec cette hypocrisie. Et pour cela éviter, au moins dans l'état actuel des choses, d'utiliser le terme de réformes, à moins qu'on ait le courage de dire "NON AUX REFORMES", au risque de passer pour conservateur et réactionnaire. On voit bien l'embarras dans lequel on se trouve alors, et le terme parfois utilisé de "contre-réforme" en est le symptôme. Ce terme est tout à fait justifié, mais il présente l'inconvénient, outre sa référence historique, de contenir encore le terme de "réforme". Il faudrait, autant que possible, éviter ce mot "réforme" qui est devenu un véritable piège et manifester qu'à chaque fois que l'on nous parle aujourd'hui de "réformes", il s'agit de réformes régressives, de réformes à rebours, de réformes rétrogrades, ou si l'on veut, de rétroréformes. Il me semble que la situation justifierait, s'il pouvait être utilisé comme une arme de guerre, l'adoption de ce néologisme. Les rétroréformes de Sarkozy, Fillon, Bertrand, etc. , car il faudrait interdire à ces gens-là de parler de réformes, ou lorsqu'ils ont l'impudence de le faire, les tourner en dérision. Pourquoi alors ne pas ajouter le mot rétroréformes au dictionnaire, ou un autre de même inspiration, qui permette de lever tout malentendu et d'éviter le piège ?